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  • Biodanza-Paula

Danser la vie en hôpital psychiatrique par Maria Ismênia Reis Pereira

En mémoire de Gracinha et Conceição, compagnes de route et aides précieuses de cette expérience


Introduction

La Biodanza est née dans un hôpital psychiatrique où Rolando Toro a développé, avec d’autres professionnels, des expériences visant à aider dans le traitement de personnes avec des troubles mentaux. Ce fut lors de cette expérience qu’il découvrit le pouvoir de la danse, du contact, de la musique intérieure de l’être, promouvant plus d’ordre là où le chaos s’était installé.


Je danse :

la vie pulse

et expulse

l’oppression


Pour Toro (2006), dans son sens original « la danse surgit des profondeurs de l’être humain : c’est un mouvement de vie, d’intimité et d’impulsion d’union à l’espèce. »


C’est l’expression de vie présente chez les être humains, indépendamment de leur situation existentielle. Le manque de conditions favorables à la manifestation et la conservation de la vie et une culture centrée sur la domination promeuvent l’oppression, la solitude, la désintégration, la violence, réduisant la puissance vitale et favorisant l’apparition ou l’aggravation de maladies tant d’ordre mental qu’organique.


Le potentiel reste cependant latent et est capable de générer la danse de la vie quand il est stimulé par la méthodologie de la Biodanza qui produit des effets sur les participants au-delà des symptômes pathologiques. Ainsi, malgré toute l’oppression, la vie se manifeste en danse. Malgré toutes les entraves de la cuirasse caractérielle, les potentiels s’expriment en danse. Au fur et à mesure que la santé s’étend, la pathologie perd sa force de conduire le destin de l’être.


Cela vaut la peine d’enlever

une ferrure rouillée

et d’ouvrir une fenêtre :

le Soleil est la récompense


Par la danse – vivencia on va récupérer progressivement le niveau de santé. La vivencia est comprise comme « quelque chose révélé dans le complexe psychique, donné dans l’expérience interne d’une façon de vivre la réalité pour un individu ». Toro la définit comme une expérience vécue avec une grande intensité par un individu dans le moment présent, qui englobe la cénesthésie, les fonctions viscérales et émotionnelles. Les vivencia confèrent à l’expérience subjective de chaque individu la palpitante qualité existentielle du vécu « ici et maintenant ».

Ainsi, la méthodologie permet l’accès à la vivencia ; elle ne la garantit pas ni ne prescrit des comportements ou des attitudes à suivre.


La méthodologie, selon Góis, conjugue « les consignes, les musiques, les mouvements semi-structurés et l’autre dans le groupe, avec les lignes de vivencias »[*]. Cette structure permet « la libération du monde préréflexif, spontané et instinctif ».


A partir de la vivencia, deux autres niveaux d’apprentissage sont atteints : le cognitif et le viscéral, récupérant l’intégration et l’unité de l’être. La Biodanza propose donc une inversion épistémologique.


Dans les thérapies cognitives, le processus va des signifiés aux émotions. A mon avis, la compréhension des signifiés ne modifie pas les réponses immédiates face à la vie, ne pouvant influer que sur le domaine des décisions. La Biodanza se base donc sur le processus inverse : celui qui va des vivencias aux signifiés.


Dans le programme développé à l’Hôpital Dia, coordonné par le psychologue Flávio Moraes, où se conjuguaient des procédures thérapeutiques distinctes, prédominait un processus dans lequel les participants devenaient actifs (et non patients) dans leur récupération.


Cette manière de participer a été introduite à partir de la planification jusqu’à l’évaluation des actions développées.


Il s’est agi ainsi d’un travail qui s’approchait plus d’une pédagogie que d’une thérapie, d’une pédagogie des opprimés, conforme à la proposition de Paulo Freire ou même conforme à une psychothérapie de l’opprimé, conception selon laquelle la « santé mentale implique la récupération, dans la reconquête de l’identité personnelle du patient, niée et dégradée dans les hospices ». (Moffatt, 1986)


En Biodanza, l’identité est entendue comme originaire d’un « seul terreau très ancien et naturel, biologique au lieu de social ou psychique » (GOIS, 2002).


C’est de se sentir vivant que surgit la perception de soi-même, d’un sentiment de vie qui émerge d’un processus ancien de déploiement de la vie en sensations corporelles. L’identité vient de là, de la biologie vers la psychologie, d’une transformation animale en esprit enraciné ou corporéité vécue, du déploiement du sauvage en langage et son retour à un lieu ancien, primal, source de son apparition et concrétude dans un monde naturel et spontané – la vie animale.


La vivencia permet la révélation, la création et recréation de l’identité, semblable à la photosynthèse, conforme aux vers de Caetano Veloso dans Luz do Sol :


Lumière du Soleil

Que la feuille apporte et traduit

en vert flambant neuf

en grâce, en vie, en force, en lumière


Le contexte de l’expérience

En octobre 1984, le psychologue Flávio Moraes m’a invité à développer un travail de Biodanza avec l’Association Communautaire de Santé Mental du Piauí. Je n’étais alors pas facilitatrice, mais j’ai reçu l’autorisation de Rolando Toro pour développer l’expérience. Conforme à la pratique de Flávio et du groupe, le premier pas fu de présenter la Biodanza aux participants éventuels qui purent ainsi faire leur choix en conscience.


L’Association, à cette époque, développait une série d’activités destinées à des ex-patients de l’hôpital Dia. Ils participaient aussi aux rencontres des membres de la famille et des amis des porteurs de troubles mentaux. Ceux-ci, en cas de crise, passaient un jour à l’hôpital rentrant tard dans leur maison.


En plus de la Biodanza, l’Association maintint, les samedis, dans l’espace hospitalier, des groupes de théâtre, de thérapie verbale, un groupe de jeunes, AA (Alcooliques Anonymes) et Al-Anon (parents d'amis d'alcooliques qui partagent leur expérience). Ces actions fonctionnaient comme voies auxiliaires au processus curatif des patients et proposaient l’intégration entre eux et leur famille.


La proposition de l’Association – qui allait au-delà de ces activités internes à l’hôpital – avait surtout pour objectif de favoriser un changement d’attitude des personnes (y compris du patient lui-même) en lien avec la maladie mentale, toujours vue de façon préconçue, considérée comme une incapacité, un trouble par la famille et la société.


Le travail de la Biodanza s’est développé en deux phases : la première a commencé en octobre 1984 et s’est terminée en juin 1985, avec une pause pour les fêtes de Noël. La deuxième phase a commencé en août 1986 et s’est terminée en mai 1987.


Le groupe participant

En plus des personnes déjà décrites, on participé au groupe de Biodanza des professionnels et des stagiaires de l’hôpital, ainsi que des membres du groupe de Biodanza de Piauí.


C’était un groupe semi-ouvert, se fermant à certaines occasions, pour trois ou quatre sessions, en accord avec les membres et selon les circonstances. Au cas où un nouveau patient était interné, un ami ou un membre de la famille l’accompagnait, le groupe l’accueillait.


Le nombre de participants variait ainsi beaucoup : entre sept et vingt membres. Parmi eux il y avait :

a) Les constants – qui accompagnaient tout le processus - autour de sept personnes

b) Le semi-constants – patients, ex-patients, famille ou amis qui participaient à quelques sessions, s’absentaient et revenaient plus tard.

c) Les transitoires constitués de :

· Patients externes qui, conseillés par des psychologues ou des psychiatres, participaient à quelques sessions ;

· Des patients internes, nombre d’entre eux étant d’autres villes ;

· Des membres de la famille qui accompagnaient l’interne ;

· Des participants d’autres groupes qui, occasionnellement, changeaient d’activité, et

· Des stagiaires de l’hôpital qui voulaient connaître la proposition de la Biodanza


Ces personnes, en majorité, étaient très pauvres, souvent dépendantes pour survivre de leur retraite ou du certificat pour le traitement des maladies. Des femmes alcooliques, à charge d’enfant ; des veuves délaissées ; des femmes abandonnées ; des hommes au chômage, exploités. Tous victimes d’une société inégale. Tous affamés de dignité. Leurs âges variaient entre trente et soixante ans ; scolarité précaire. Corps rigides, tendus, nerveux. Des personnes simples, naïves, affables, souffrantes, pleines d’espoir.


Certains de ces patients étaient internés avant dans le pavillon des psychotiques et, après la fondation de l’hôpital Dia, ils furent transférés ce qui, selon leurs dires, a représenté une possibilité de guérison.


Voici un témoignage de ce qu’affirme Moffat (1986) :

La première observation que nous pouvons faire sur la vie dans les hospices concerne son appauvrissement énorme et brutal. A tous les niveaux, il y a des amputations : il n’y a aucun type de tâche, le patient n’a rien qui lui est propre, même pas ses propres habits ; c’est un monde unisexuel et les dortoirs avec des lits alignés en rang ne permettent pas la reconstruction de groupes primaires. Cependant, l’amputation fondamentalement la plus douloureuse est l’amputation de son Moi, l’interné se sent disqualifié et chosifié. Tout message émis (par les internes) est réinterprété par le personnel de l’hôpital comme une « chose de fou », ce qui détériore le sentiment d’autonomie, d’auto-respect du patient.


Ceci fait que la forme adaptative la plus commune est celle d’accepter le milieu hospitalier et de se comporter « comme un fou », c’est-à-dire répondre aux attentes de l’institution. Ajoutons ici que toutes les conduites folles ne sont permises mais seulement celle du « fou adapté » obéissant et respectueux envers les infirmières, les médecins et les surveillants.

S’ils étaient restés dans le pavillon des psychotiques, cela auraient certainement été le destin de ceux qui ont été transférés à l’hôpital Dia.


Elles me furent présentées comme névrotiques. Mais au fond elles étaient des personnes extrêmement opprimées. En les traitant comme des malades mentaux, on cachait les vraies causes de leurs troubles ; la pauvreté, l’aliénation, la domination, l’exploitation.


Dans un des témoignages, un monsieur a dit avoir eu sa première crise après des jours et des nuits de travail exténuant dans une usine où il faisait des heures en plus pour améliorer son salaire.


Góis (1994) fait une différence entre le caractère névrotique et celui des opprimés. Il dit, citant Reich, que « la formation du caractère névrotique est produit par la répression de l’énergie libidinale, par la fixation des situations à la phase prégénitales ». Cela ne se restreint pas à une classe spécifique, mais à toute la société.


Góis continue : « pour Reich, la répression agirait pour empêcher le flux naturel de l’énergie libidinale » ; pour la Biodanza « elle agirait pour empêcher l’expression des potentiels évolutifs de vitalité, sexualité, créativité, affectivité et transcendance. »


Le caractère de l’opprimé, au contraire, naît des conditions spécifiques à une classe. C’est le fruit d’un monde sous-développé : de la misère, de la faim, du manque d’espoir. « Alors que la structure psychique de la classe dirigeante se forme et se développe hors de la survie socio-économique, dans la classe opprimée, elle est soumise à ces conditions ». Ainsi, le caractère de l’opprimé « est formé par le blocage du potentiel évolutif ou noyau de vie » - par les conditions décrites au-dessus – et « renforcé par une idéologie de soumission et de résignation. Ce n’est pas un caractère névrotique, ni mais un caractère aliéné (…) fruit du sous-développement et non d’une psychopathologie ».


Le caractère de l’opprimé se forme, se construit et se maintient par et pour la survie. « C’est une tentative de résister au chemin de vie imposé par la classe dirigeante dont la fin est représentée par la prison, l’hôpital psychiatrique ou le cimetière.


Danser la vie… Recréer le destin

Le groupe se réunit de façon hebdomadaire, les samedis entre 9h et 11h, dans une salle de l’hôpital. Les sessions s’organisaient en deux moments, conforme à ce que propose la Biodanza : intimité verbale et vivencia.


Au début, il y avait beaucoup de difficulté de se parler, l’une ou l’autre personne commentait quelque chose et, même face à nos questions, le silence persistait. Mais le silence peut autant révéler le fait de n’avoir rien à dire ou la peur de l’expression. La peur d’assumer la parole en public est une autre composante qui révèle la force de l’oppression sur l’individu : la peur de ne pas être entendu, la peur de « se tromper », la peur d’être disqualifié. Ainsi, pour stimuler la parole on leur proposa des récits de chansons populaires gardées en mémoire depuis l’enfance.

Peu à peu, les personnes en arrivèrent à relater leur vie et les effets des vivencias dans leur quotidien. On percevait dans le groupe un grand besoin de parler de ses difficultés, de ses problèmes.


Les thèmes tournaient autour des relations familiales : bagarres avec des maris ou des enfants ; trahisons, maladies. Il y avait aussi un espace pour le rêve : des veuves qui désiraient se marier, des femmes mariées avec un désir de liberté, des femmes séparées reconstruisant une vie plus heureuse. A partir des récits nous savions les effets des vivencias sur la vie de chacun.

Concernant les vivencias, nous avons utilisé, au début du processus, des exercices de régulation corporelle et d’intégration du groupe : marche physiologique, course synergique, variations rythmiques, exercices segmentaires, élasticité intégrative, danses de fluidité, coordination et synchronisation à deux, exercices d’eutonie, rondes d’intégration, de communication, rondes de bercement.


Dans le choix des exercices, nous avions surtout à l’esprit, le besoin d’éveiller dans le groupe la joie, le plaisir de vivre, la valeur personnelle ; de renforcer le sentiment de solidarité, l’estime de soi et la confiance en soi et dans les autres. La session était aussi un moment de repos, de relaxation des tensions quotidiennes.


Nous utilisions assez de jeux de ronde, des jeux de miroir, des jeux de contact, des danses d’animaux (oiseau, grenouille, cheval, chat) ; des danse de valeur, danse yang, valses ; des régressions à l’état d’enfant, des bercements, des contacts de mains. Beaucoup de jeux furent induits par le forró qui était le style préféré du groupe : danse du bâton, danse du chapeau, pas de quadrille, en plus du forró à deux. Quelques fois, le groupe indiquait les danses préférées. C’était une façon de les stimuler à l’autonomie et de les respecter dans leurs préférences et besoins.


Il en ressortit que le processus n’a pas toujours flué comme une rivière cristalline. Au milieu du chemin il y avait aussi des difficultés : des jours où le groupe était réduit, exigeant du facilitateur une plus grosse charge d’énergie ; des jours où un ou plusieurs participants augmentaient l’anxiété du groupe, rendant difficile l’harmonisation ; des jours où la dépression était tellement importante qu’elle induisait du découragement. Des jours où je n’étais pas tranquille et découragée, et j’avais besoin de m’harmoniser et refaire le plein de forces au bord de la rivière Poty. En dépit des pierres, la rivière fluait… et fluait… .


Des effets… Au-delà de la salle

Les effets des sessions sont apparus déjà tout au début : le groupe sortait joyeux et décontracté. Au fur et à mesure que le travail avançait, des effets plus profonds étaient relatés par les participants ou par Flávio – le psychologue qui accompagnait le groupe.


La quantité de remèdes a diminué : il y eu deux cas d’impuissance sexuelle résolus (un trouble passager), selon l’exposé postérieur de Flávio. Il a interprété cette guérison par la diminution du stress et de l’anxiété, rendue possible par le travail corporel et vivenciel.


L’auto-estime des personnes croissait à mesure qu’elles découvraient de la mobilité et du plaisir dans le corps.


La danse fut découverte comme thérapeutique par un des patients qui affirma danser à la maison quand il se sentait « malade » ; une autre s’est trouvée plus belle quand elle senti qu’elle attirait l’œil quand elle passait. La veuve gagna en flexibilité corporelle, démontré par la sinuosité de son corps dans la marche. Un couple de vieux découvrit le plaisir de danser ensemble.


Selon les récits des participants, les rencontres favorisaient la santé de façon générale : ils dormaient mieux, se sentaient plus sereins, puissants, avec plus de vigueur.

Les effets de la Biodanza et du programme de l’Association ont donc généré de la vie au-delà de ce que nous supposions.


En 1992, dans une rencontre fortuite avec une infirmière qui accompagnait le groupe, j’ai demandé des nouvelles d’une des participantes qui avait une longue histoire d’internement (vingt ans). Elle m’a informé qu’elle continuait avec un bon niveau de santé, sans autres internements, libre de tranquillisants et qu’elle reconstruisait sa vie au côté de ses enfants.

Cinq ans plus tard (1997), dans une nouvelle rencontre, j’ai appris que le groupe qui avait participé à tout le processus coordonné par le psychologue Flávio Moraes se maintenait dans un bon état de santé et loin de l’hôpital psychiatrique.


Il en ressort qu’il n’est pas facile de traduire en mots tout l’enchantement et la force que la Biodanza produit chez celui qui participe ou facilite la rencontre ; qu’il n’est pas toujours possible d’expliquer théoriquement ce qu’on sent ou ce qu’on perçoit pendant et après les vivencias ; c’est seulement en alliant pensée scientifique et poétique qu’une approche entre vivencia et mot est possible. A travers les effets provoqués cependant, il n’y a pas de doutes sur le bien que le système produit chez les personnes qui s’ouvrent et s’engagent avec la vivencia dans leur auto-développement.


Bibliographie

GÓIS, Cezar Wagner de Lima. Noções de Psicologia Comunitária. 2ª Edição. Fortaleza: Edições UFC, 1994

____ Biodança: identidade e vivência. Fortaleza: Edições Instituto Paulo Freire do Ceará, 2002

MOFFATT, Alfredo, Psicoterapia do oprimido: ideologia e técnica da psiquiatria popular. Trad. Paulo Esmanhoto. 6ª ed. São Paulo: Cortez, 1986

TORO, Rolando. Biodanza. Editions le Vivier, 2006

[*] Vitalité, sexualité, créativité, affectivité et transcendance

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